La société est en mutation rapide dans tous les domaines possibles et imaginables. Cela a évidemment des répercussions sur notre façon de travailler. Ans De Vos, de l’Antwerp Management School, et Frederik Anseel, de l’Universiteit Gent, s’entretiennent avec nous de carrières flexibles, d’emplois qui rendent heureux, de certitudes et de ressentis. 

A quoi nos boulots ressembleront-ils à l’avenir ? Avons-nous une vision claire de la chose ? 
Ans De Vos (AMS) : « Je ne trouve pas. Tout évolue tellement vite ! L’époque où les entreprises pouvaient faire des plans quinquennaux est clairement révolue. Le fax était un appareil moderne il y a vingt ans et il ressemble aujourd’hui à une relique du moyen âge. La seule chose dont les organisations sont sûres, c’est que tout change de plus en plus vite et que l’imprévisibilité va croissant. Il en va de même de notre façon de travailler. Tout cela génère une bonne dose d’incertitude, qui s’accompagne de pas mal de confusion. Une de nos missions, en tant que membres du corps académique, est de mettre un peu d’ordre dans tout cela par le biais de la recherche, et de répertorier clairement les choses. Nous l’avons notamment fait fin de l’année passée, en collaboration avec Roularta Media Group, dans l’étude Next Generation Work, où nous avons sondé la manière dont les travailleurs hautement qualifiés envisagent l’avenir. »

Observe-t-on des évolutions marquantes en la matière ? 
De Vos : « Il est effectivement question de nouvelles attitudes. Nous parlons entre autres de la « boundaryless career attitude ». Ceci veut dire que les gens se sentent désormais moins cantonnés dans une organisation. Autrefois, une carrière était presque la propriété d’une entreprise. Les organisations avaient de ce fait plus facilement tendance à investir dans leur personnel, car elles avaient la quasi-certitude que les gens allaient rester longtemps. Aujourd’hui, les gens savent que rester toute une vie chez le même employeur est une illusion. »

Ceci veut-il dire que les gens choisissent de plus en plus eux-mêmes pour qui ils travaillent ? On entend souvent dire que les organisations vont travailler de plus en plus avec un effectif fixe réduit et un effectif flexible toujours plus important…   
Frederik Anseel (UGent) : « C’est en effet dans l’air du temps, et le phénomène va croissant. Nous ne pouvons pas le nier. Aux Pays-Bas, on appelle ça le phénomène zzp, le fait que de plus en plus de gens font carrière comme indépendant sans personnel. Et cela semble être un idéal auquel beaucoup de gens aspirent, parce qu’ils peuvent alors se construire une carrière en toute autonomie et avec une grande liberté – ou ils ont au moins l’impression de le pouvoir. Mais je tiens quand même à souligner qu’il s’agit ici d’une minorité de la population active. Beaucoup de gens n’envisagent pas du tout de travailler de cette manière et ne sont selon moi d’ailleurs pas capables de gérer l’incertitude supplémentaire qui en découle. Ce n’est pas parce que des journalistes affirment dans des articles toujours plus nombreux que nous travaillerons tous demain en freelance que la chose se produira dans les faits. Une fois encore : je ne nie pas l’existence d’une tendance à travailler de façon plus flexible et plus autonome, mais des tas de gens ne sont pas du tout à la recherche de cela. Dans leur majorité, les travailleurs veulent simplement continuer à travailler dans les structures auxquelles nous sommes habitués depuis des années. Car celles-ci offrent encore des repères et une certaine sécurité. »

Est-ce encore possible à une époque où il ne se passe pas un jour sans que nous entendions dire que le coût salarial est beaucoup trop élevé pour les patrons ?
De Vos : « Le dernier mot n’a certainement pas encore été dit à propos du coût salarial, et à chaque vague de licenciements dans les entreprises, le thème revient inévitablement sur le tapis. Songez par exemple aux licenciements que Delhaize a annoncés en juin. Mais indépendamment de cela, je n’ai pas l’impression que les organisations sont déjà prêtes pour un modèle où elles travailleraient surtout avec des collaborateurs temporaires. Tous les dirigeants d’entreprises ont grandi avec un modèle d’exploitation basé sur la hiérarchie et le contrôle. Je pense que beaucoup d’eau coulera encore sous les ponts avant qu’ils n’arrivent à lâcher ça. »

N’y trouveraient-ils pas leur compte ? Ils devraient en effet moins investir dans des choses comme la formation et les plans de carrière, car ils pourraient faire appel aux compétences de collaborateurs flexibles au moment où ils ont besoin d’eux ?
De Vos : « Peut-être y trouveraient-ils effectivement leur compte, mais le fait est que les organisations continuent surtout de chercher des solutions à l’intérieur du même paradigme et préfèrent garder le contrôle. Depuis les années 90, elles sont dans un énorme processus de changement. D’une part, elles sont moins en mesure d’évaluer elles-mêmes l’avenir de l’entreprise et, d’autre part, les gens changent plus facilement de boulot. Cette situation conduit les entreprises à adopter une attitude de dualité face à la gestion de carrière. Certaines se demandent si elles doivent bien encore investir dans des gens qui seront partis après trois ans. »

Ou qui, après deux ans, demande un crédit temps pour faire le tour du monde… 
Anseel : « C’est une de ces histoires qui fait le buzz. L’un ou l’autre directeur RH doit l’avoir racontée un jour, et depuis lors elle ne cesse de resurgir dans les médias. Mais d’après moi, elle ne colle pas à la réalité. Les gens veulent la sécurité, et rares sont ceux qui sont prêts à renoncer à cette sécurité pour partir à l’aventure. Même les gens avec un doctorat en poche, qui normalement ne devraient pas craindre de ne pas trouver d’emploi, sont encore et toujours au désespoir quand il s’avère qu’ils devront de plus en plus chercher cet emploi en dehors de la sphère universitaire. C’est aussi une belle illustration du fait que la sécurité est un facteur extrêmement important. »

Pourtant, cette sécurité qui est si importante pour les travailleurs n’existe plus. Même dans une entreprise comme Delhaize, plus de 1.000 emplois passent brusquement à la trappe. Est-ce à cause de cette insécurité que tant de gens sont malheureux au travail ? 
Anseel : « Cela joue incontestablement. Et c’est précisément pour cette raison que la carrière flexible ne connaîtra pas un essor aussi fulgurant que certains le prédisent. Mais une fois encore : je ne nie pas que le phénomène existe et soit en augmentation. »
De Vos : « A mes yeux, une carrière flexible ne peut être pour la plupart des travailleurs une réponse aux incertitudes qu’ils éprouvent à propos du travail qu’à condition que le désir de flexibilité vienne des gens eux-mêmes. Il ne faut pas que ce soit quelque chose qui leur est imposé. »

Comment les gens savent-ils s’ils sont faits pour une carrière flexible ? 
De Vos : « Rares sont les personnes qui sont capables de s’évaluer correctement elles-mêmes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle beaucoup de gens se sentent malheureux dans leur boulot. Une meilleure connaissance de soi pourrait être un levier important pour arriver à des carrières davantage flexibles. Dans ce sens, les chèques-carrière des autorités flamandes sont une bonne initiative. Ils donnent à monsieur et madame Tout-le-Monde l’occasion de faire le point sur sa propre carrière. Peut-être plus de gens seront-ils ainsi amenés à se rendre compte que leurs talents et passions seraient mieux valorisés dans une autre fonction. »

NON, les contrats fixes continuent d’exister
Et ce pour les raisons suivantes :

  • Beaucoup de gens ne sont pas capables de gérer l’incertitude. Ils veulent travailler dans les structures auxquelles ils sont habitués depuis des années.
  • Les entreprises ne sont pas prêtes à travailler dans un modèle uniquement basé sur de la main-d’œuvre temporaire.
  • Ne surestimez pas la capacité d’autorégulation des gens. Il n’est pas donné à tout le monde d’évaluer correctement ses compétences, de vendre ses services, de planifier son travail…
  • •    Qui va coordonner tous ces travailleurs freelance ? Cette coordination aussi coûtera cher.

OUI, demain nous travaillerons tous en freelance
Et ce pour les raisons suivantes :

  • L’époque où les entreprises pouvaient faire des plans quinquennaux est révolue. Les entreprises ne peuvent pas offrir de sécurité aux travailleurs.
  • Les entreprises doivent pouvoir répondre en souplesse aux changements. Cela demande la flexibilité nécessaire de la part des collaborateurs.
  • Les mentalités changent. La jeune génération ne se voit plus rester toute une vie chez le même employeur.
  • Travailler avec des collaborateurs freelance simplifie les tâches administratives. En tant qu’entreprise, vous recevez simplement une facture. Vous n’avez pas de cotisations patronales à  payer, pas de fiches fiscales à envoyer, …

PAR Geert Degrande – PHOTO Nicolas Maeterlinck