Le mot « démotion » possède une connotation lugubre. On l’associe souvent avec un échec, un manque de compétence ou de motivation. Pourtant, de nombreuses personnes décident d’elles-mêmes à un certain moment de lever le pied professionnellement. Tanja Verheyen a écrit un livre à ce sujet.

Plus tôt cette année, le chef Frederick Dhooghe du restaurant ’t Huis van Lede a renoncé à son étoile au Michelin ainsi qu’à une mention au Gault&Millau. Son motif, ainsi qu’il l’explique au journal Het Laatste Nieuws : il refuse de se plier aux exigences du « touriste aux étoiles », qui s’attend à une cuisine spectaculaire. « Je respecte tous les chefs et suis aussi capable d’apprécier la cuisine expérimentale. Mais je suis différent et je ne veux plus de comparaisons. Je veux pouvoir être moi-même dans ma cuisine. Je suis un chef classique. Je veux servir un poulet rôti à la perfection. Mais pour beaucoup, cela ne s’intègre pas dans la gastronomie Michelin. »

Un emploi qui vous convient vraiment
Une décision courageuse donc, qui montre parfaitement que reculer peut aussi aider à avancer. Tanja Verheyen a consacré un livre à ce sujet, et travaille actuellement à une thèse de doctorat. Durant notre entretien, elle utilise systématiquement le terme de remotion plutôt que celui de démotion. « La démotion est souvent synonyme de pas en arrière dans la carrière d’une personne. Et ce pas en arrière est associé à une rétrogradation sur le plan de la fonction, du salaire ou des responsabilités, ainsi qu’à la perception d’une diminution de statut. Pourtant, une démotion peut aussi émaner de l’initiative de l’individu lui-même. Parfois, les gens veulent diminuer la pression et donner une nouvelle direction à leur carrière. Lors des recherches effectuées pour mon livre, que j’ai coécrit avec Bob Vermeir, le terme « remotion » est tout à coup apparu. Ce mot donne l’impression que quelqu’un se prépare à se relancer. « Démotion », par contre, sonne presque comme « démotivation ». C’est justement parce que le mot remotion dégage davantage de positivisme que nous avons systématiquement utilisé celui-ci. »

« Les carrières n’évoluent pas toujours vers le haut, et pourquoi cela serait-il le cas ? Chaque jour, des individus reculent au sein de leur entreprise, volontairement ou non. »

À vrai dire, « démotion » et « remotion » sont deux termes complémentaires. Les individus ayant vécu une démotion (ou opté eux-mêmes pour celle-ci) se retrouvent ensuite souvent dans une phase de remotion. Ils reconsidèrent leur carrière et rééquilibrent leur vie. Tanja Verheyen poursuit : « Ils se demandent à quoi ils sont bons, où se situent leurs talents et quelles sont leurs passions pour ensuite choisir un emploi qui leur convient vraiment. En d’autres termes, ils prennent un recul positif par rapport à leur vie, et se sentent aussi bien mieux dans leur peau sur le plan personnel. »

« Je considère la démotion comme très positive. Il s’agit d’une phase d’une carrière, qui est en soi porteuse de nombreuses opportunités. » 

Le message est clair, mais comment le faire passer sur le lieu de travail ? Il est indispensable de sensibiliser les esprits, car ce thème est aujourd’hui encore très tabou. Tanja Verheyen : « D’après moi il est important d’en parler, afin que le sujet puisse s’inscrire positivement dans la réalité quotidienne au travail. Les gens osent encore trop peu s’engager sur ce terrain, car on associe souvent le phénomène au statut. Il faut qu’ils sachent que démotion et remotion font généralement partie d’un processus. À un certain moment dans votre carrière, vous serez probablement confronté à une démotion, imposée ou non ; vous entrerez alors dans une phase de réflexion, et transformerez cette démotion en remotion. Un événement qui semblait à première vue négatif devient ainsi quelque chose de positif. Nous ne devons plus considérer cela comme un obstacle mais bien comme une opportunité pour quelqu’un de donner un tout nouvel élan à sa carrière/sa vie. »

Soulagement
Le titre du livre de Tanja Verheyen – ‘Remotie. Een stap terug is een stap vooruit’ (Remotion. Reculer pour mieux avancer) s’explique presque de lui-même. « Le fameux « Principe de Peter », par exemple, est toujours appliqué aujourd’hui dans le monde du travail. Les gens sont souvent promus à un niveau qu’ils ne peuvent en fait (plus) assumer. Une démotion arrive alors presque comme une sorte de libération, généralement suivie d’une remotion. Une fois la déception passée, ils verront la réalité en face et prendront un nouveau départ qui les conduira là où ils sont vraiment censés être sur le plan professionnel. Ils auront un nouveau poste, de nouveaux collègues et de nouveaux défis à relever, et se sentiront enfin de nouveau à leur place. Ils seront soulagés, galvanisés, et dans ce sens, reculer leur permettra vraiment de mieux avancer », commente Tanja Verheyen.

Et quel effet une remotion a-t-elle à long terme sur une carrière ? Peut-elle hypothéquer l’avenir ? Réponse de Tanja Verheyen : « Je suis tentée de dire que non, avec toutefois un grand « mais ». L’individu en question doit bien déterminer quel est son objectif à long terme. Il est crucial dans ce contexte que vous discutiez de ce genre de choses au sein de l’entreprise dans laquelle vous travaillez, que vous disposiez d’un récit. Votre employeur doit savoir ce qui sous-tend votre démotion/remotion et quels sont vos motifs. Si vous pouvez présenter un récit positif et cohérent, qui tienne parfaitement la route à long terme, votre carrière ne devra pas nécessairement en souffrir. En d’autres termes, vous devez indiquer clairement quels sont vos objectifs professionnels et établir des accords précis à ce sujet avec votre employeur. Cela requiert d’excellentes aptitudes communicationnelles tant de la part de l’employeur que de l’employé. »

Pour plus d’informations : www.remotie.be

Plus tôt cette année, le chef Frederick Dhooghe du restaurant ‘t Huis van Lede a renoncé à son étoile au Michelin. Un choix positif : « Je veux pouvoir être moi-même dans ma cuisine. Je suis un chef classique. Je veux servir un poulet parfaitement rôti. Mais pour de nombreuses personnes, cela ne s’intègre pas dans la gastronomie Michelin ».

PAR Pascal Dewulf